Fini le gigantisme, les médias se focalisent sur un segment clé
June 15, 2007
Cinq milliards de dollars (plus de 6,2 milliards de francs). C’est le prix proposé le 1er mai dernier par Rupert Murdoch pour Dow Jones, propriétaire du célèbre Wall Street Journal et de l’agence financière Dow Jones. Des actionnaires du magnat australo-américain seraient furieux qu’il soit disposé à payer une telle somme, en l’absence de synergies évidentes entre l’un des plus prestigieux quotidiens du monde et un groupe de presse incluant des tabloïds.
Leur scepticisme rejoint celui de nombreux analystes concernant le secteur des médias dans son ensemble. La récente vague d’acquisitions semble déboucher sur des modèles d’affaire encore peu clairs. Des mariages parfois incertains entre papier et internet qui ne paraissent pas en mesure de prendre le relais d’un papier déclinant.
Malgré quelques transactions spectaculaires, comme le rachat de Reuters par Thomson pour 17,2 milliards de dollars (21,4 milliards de francs) le 15 mai dernier, le phénomène de consolidation n’est pas nouveau. En 2006 déjà , les fusions et acquisitions atteignaient 753 milliards de dollars (937 milliards de francs), selon l’agence canadienne Thomson Financial.
Pour Julien Roch, analyste chez Merrill Lynch, «la consolidation en cours n’est pas plus importante que d’habitude». Et même si l’activité s’avère particulièrement forte du côté de l’information financière (lire ci-dessous), «d’autres segments tendent plutôt à la déconsolidation», explique Yan Marcotte, analyste chez LODH à Montréal.
«L’éducation est devenue moins rentable»
«A part Pearson, tous les groupes de médias ont tendance à vendre leurs activités liées à l’éducation, poursuit l’analyste, car elles sont moins rentables.» Par rapport au début des années 2000, la tendance s’est inversée. «Juste avant la bulle internet, on a essayé de créer des géants, dans une logique de convergence. Alors qu’aujourd’hui, les conglomérats se séparent de certaines de leurs activités médias.»
Ces grands groupes se recentrent sur un segment clé, à l’image des opérateurs de télévision par câble et satellite. En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, ceux-ci ont été particulièrement performants en 2006, peut-on lire dans un rapport de Sal. Oppenheimer sur les tendances dans les médias électroniques publié en début d’année. «Ce courant est nettement moins visible en Europe, précise encore Yan Marcotte. Aux Etats-Unis, des mastodontes tels que News Corp. ou Time Warner sont en effet plus importants.»
Après une année 2006 marquée par la sous-performance des médias relativement aux principaux indices, ce secteur cyclique devrait être partiellement affecté par la croissance moins vigoureuse attendue en 2007, qui demeurera cependant plus forte que ce que les économistes prévoyaient il y a quelques mois. En effet, sur les vingt dernières années, en période de ralentissement économique accompagné d’une hausse des taux d’intérêt, les cycliques ont généralement perdu de leur attrait, selon Merrill Lynch.
Autre motif d’inquiétude, les bas tarifs de la publicité sur internet privent les médias traditionnels d’une part importante de leurs revenus. De plus, l’audience fragmentée des plateformes digitales tend à tasser davantage les budgets publicitaires.
Enfin, certains modèles d’entreprise passent par une période de transition, en particulier les médias papier. Et, toujours selon Merrill Lynch, tant qu’ils n’auront pas clarifié de quoi leur avenir sera fait, il paraît peu probable que le secteur des médias se distingue en termes de performance boursière.
La consolidation dans le segment des flux financiers obéit à plusieurs logiques
Les flux d’informations financières dominent la scène de la consolidation. Mais tous les cas n’obéissent pas à une même logique. En témoignent les exemples de l’offre de News Corp. sur Dow Jones et le rapprochement entre Thomson et Reuters. Pour le premier, l’offre d’achat a été très élevée. «On a évoqué une prime de 66% au moment de l’annonce pour le détenteur du Wall Street Journal et de Barron’s. Ce qui a amené de nombreux observateurs à invoquer l’absence de sens, économiquement parlant, rappelle Yan Marcotte, analyste chez LODH à Montréal. Or, derrière cette proposition, il y a un intérêt stratégique pour Rupert Murdoch.» Le magnat prévoit de lancer une chaîne de télévision, Fox Business Channel, d’ici la fin de l’année pour concurrencer CNBC. «S’emparer du titre Wall Street Journal via l’acquisition de Dow Jones permettrait à la fois de bénéficier de la notoriété du titre et de ne pas partir de zéro en termes de structures.» Cependant, il s’agit d’un cas particulier et tous les journaux ne vont pas être achetés à un prix aussi élevé, estime l’analyste.
Le passage au numérique est presque achevé
En ce qui concerne le mariage Thomson Reuters, dans le segment des flux financiers, la logique est totalement différente. «Quelques mois après avoir annoncé l’intention de vendre son segment éducation, Thomson a lancé son offre sur Reuters, explique Yan Marcotte. Il s’agit d’un cas de consolidation, mais seulement dans un créneau particulier, en l’occurrence celui de l’information financière, qui est le plus rentable et dont la migration vers le numérique est presque achevée.» En outre, ces sociétés proposant des informations payantes sont moins dépendantes du marché de la publicité. Une stratégie qui s’explique par la pression des investisseurs déplorant le fait que la croissance d’un groupe est miné par un segment et poussent à sa vente pour améliorer la performance boursière. «Le rapprochement a du sens car si les deux sociétés proposent les mêmes produits et peuvent ainsi dégager des synergies importantes, ils sont également complémentaires dans certains segments.»
Au-delà de ces rachats, une autre fusion de grande ampleur est peu probable car les acteurs importants, Thomson-Financial d’un côté, Bloomberg de l’autre, contrôlent à eux seuls 67% du marché des données financières. La société du maire de New York, non cotée, pourrait néanmoins faire l’objet d’un rachat. Ce dernier l’a d’ailleurs suggéré. – (MF
Les M&A ne devraient pas dégrader les ratings de crédit
Comme dans d’autres secteurs, le mouvement de consolidation dans le domaine des médias ne va pas sans comporter des risques. C’est particulièrement vrai des OPA affichant des prix comportant des primes substantielles, susceptibles de dégrader la qualité de crédit des sociétés engagées dans des opérations d’envergure. Toutefois, S&P estime dans le cas des médias européens que les nombreuses acquisitions présentent en l’occurrence des risques limités. Les transactions récentes ont en effet généré des atouts aux portefeuilles existants avec des risques d’intégration minimes. De plus, elles entraînent une amélioration des marges opérationnelles, du rendement du capital investi et génèrent un cash-flow substantiel. Autant d’indicateurs déterminants dans l’analyse crédit. D’après l’étude de l’agence de notation parue au début du mois, le secteur devrait continuer d’opérer à la limite de la capacité de sa dette cette année, le cash-flow faiblissant, absorbé par la poursuite des f usions et acquisitions d’une part et par les actionnaires insistant sur la redistribution (dividendes ou rachat d’actions). Certains groupes, à l’instar de Pearson, qui détient notamment le Financial Times, cherchent une diversification. Ce dernier a ainsi investi 1,5 milliard de dollars dans des acquisitions lui permettant d’obtenir des économies d’échelle et des rendements plus importants dans l’investissement numérique dans un segment (l’éducation) où la publication électronique est plus lente à se développer. Un seul bémol selon S&P, les rachats peuvent être chers, donc ponctionner temporairement le cash-flow et ainsi la capacité de remboursement de la dette. – (MF)
